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ANSICOURTIl est sur notre commune un hameau situé sur la pente du coteau est de la vallée de l’Epte et dont le nom semble ne pas avoir retenu passionnément l’attention des linguistes et des topologues : Ansicourt. Pourtant, ce toponyme mérite plus que ce qu’on lui a jusqu’ici apporté, c’est-à-dire pratiquement rien...
La fin du toponyme: « -court », ne pose aucun problème de compréhension, puisque parfaitement analysé par la linguistique. Il est directement issu du latin classique : « cŏhors, -tis », signifiant un enclos, une cour de ferme [1] . Passant par le latin populaire, ce mot devient « cōrtis » [2] et « curtis » à l’époque franque qui signifie originellement tout espace non couvert dépendant d’une demeure [3] , puis se généralise pour désigner un/e « domaine/maison rural/e isolé/e » [4] . Mais c’est surtout à partir de l’époque mérovingienne (Ve-VIe siècles) qu’il va prendre cette signification bien précise de « ferme, domaine rural ». Vers 1080, dans la Chanson de Roland, on découvre le mot « cort » [5] pour désigner ce même domaine rural isolé; et, encore un petit peu plus tard, la signification élargie de : « domaine seigneurial et royal, entourage du roi, cour de justice » [6] . Le sens originel du mot latin ayant fort évolué à la fin du Moyen âge, ce terme « -court » signifie alors au sens strict du mot : « maison rurale, ferme » [7] .
Le début de notre Ansicourt, lui, est plus caché. C’est sans doute pourquoi les linguistes toponymiques ne s’y sont pas particulièrement intéressés. Il faut en effet se pencher sur une origine issue de la très vielle langue germanique pour en saisir le sens. Nous nous trouvons ici en face du nom d’un dieu fort ancien du panthéon des Germains : « Ans » [8] . Cette divinité, comme chez nous, avait des adorateurs et ceux-ci donnaient volontiers le nom de celle-ci à leurs enfants. C’est donc à un anthroponyme [9] que nous avons à faire ici dans le début du nom donné à notre hameau. Ans est venu probablement s’installer avec sa famille en ce lieu à la suite (ou au moment) des invasions franques du VIe siècle et y a fait souche. Par la suite, pour désigner ce lieu où était située la ferme des descendants de notre illustre Ans, il fut de coutume de le désigner par la périphrase : « le domaine de Ans » qui, au Moyen âge, avec le parler bas-latin s’est retrouvé quelque chose comme: « Ans-curtis/cort ». Mais, les siècles passant, le langage se modifiant avec eux, surtout dans sa vocalisation, et le français remplaçant peu à peu le vieux latin, notre toponyme s’est retrouvé sous la forme « Ans-i-court », en intercalant un « i » vocalique entre « Ans » et « -court » afin que la prononciation soit plus aisée [10] .
Ansicourt est donc l’endroit où Ans choisit d’établir son domaine lorsqu’il arriva dans notre région pour y cultiver la terre et y faire vivre sa famille. Il y a donc fort longtemps que notre commune accueille des étrangers sur son sol. Or, n’est-il pas curieux de découvrir qu’un saint Ansbert [11] fut vénéré au cours du Moyen Âge dans notre proche région vexinoise ? Selon les textes à notre disposition, ce saint serait né à Chaussy, vers 625-630, où son père, Siwin, possédait un domaine, tout en appartenant « à ces aristocrates de l’entourage royal, en l’occurrence Clovis II » [12] . Un temps occupé aux fonctions de chancelier de Clotaire III, Ansbert ne rejoindra l’abbaye de Fontenelle [13] que vers 660. Dès les années 680, il dirigera la communauté abbatiale qu’il fit prospérer de manière importante. A la mort de St Ouen, en 684, il fut choisi par les habitants même de la cité pour occuper le siège épiscopal vacant de Rouen [14] . Toutefois, le vent de l’histoire politique soufflant dans un sens opposé et les Pippinides s’emparant du pouvoir franc, en 687 [15] , Ansbert se verra exilé sur la Sambre en 689, à l’abbaye d’Hautmont où il s’éteindra quelques années plus tard, un 9 février de l’an 695 probablement [16] . Ayant exprimé le vœu d’être inhumé au sein de l’abbaye de Fontenelle, son corps sera ramené en Normandie, près des rives de la Seine, quelques années plus tard. Quelques villes vont revendiquer la possession de reliques de ce saint : Vernon (qui, selon une tradition médiévale, aurait possédé son cœur), Beaumont-le-Roger (six os), les cathédrales de Senlis et de Sens [17] . La dévotion, elle-même, du saint ne fut pas répandue outre mesure dans notre région.
A en croire J. Godard, il n’y a qu’à Chaussy [18] , lieu de naissance d’Ansbert, et au village de Senots-Fresneaux, dans l’Oise [19] , que notre saint est connu. Mais ceci nous semble être suffisant pour venir conforter l’hypothèse avancée ci-dessus, à savoir que notre hameau d’Ansicourt ne peut être qu’un toponyme formé sur le théonyme [20] « Anse », puisque ce dernier était parfaitement bien connu et attesté dans notre région dès l’époque mérovingienne et qu’il ne devait nullement choquer les occupants de la société d’alors vivant dans le Vexin français (même si « Anse » faisait référence à une divinité germanique) ; et de plus, alors que ce théonyme était porté par un saint étant né dans un village très proche du nôtre : Chaussy.
Henri Ch. LOFFET
Novembre 2009
[1]
)
Etienne Germain Feuilloley, Magny-en-Vexin et ses environs,
(éd ; Res Universis. Monographies des villes & Villages de
France 581), Paris 1992 (rééd. de 1872), p. 23-24. Joël Godard,
« Saint Ansbert et sa présence dans le Vexin. 1ère
partie », Mémoires de la Société Historique et Archéologique
de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin, T. LXXIX, Pontoise,
1996. Pour la rareté de ce prénom d’Ansbert dans
l’anthroponymie française, voir tout spécialement cet auteur
aux p. 24-25. Id., « Saint Ansbert et sa présence dans le
Vexin. 2e partie », Mémoires de la Société
Historique et Archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du
Vexin, T. LXXX, Pontoise, 1997.
Seule, ici, la 1ère
partie de cette magistrale étude nous intéresse.
[2]
)
J. Godard, Op. cit., p. 5.
[3]
)
Fondée par St Wandrille en 649 (jeune aristocrate de la cour du roi
Dagobert), cette abbaye normande sise en aval de Rouen ne prendra
ce nom de Saint Wandrille qu’en 960, après la
restauration conduite par l’abbé Maynard. Frédérique
Barbut & Richard Nourry, La Route des Abbayes en Normandie,
(éd. Ouest-France), Rennes, 1997, p. 33. Henry Decaëns, Promenades
en Normandie Romane. Itinéraires culturels, (éd. Du Zodiaque),
Abbaye de la Pierre-qui-Vire, 2003, p.
25-26.
[4]
)
J. Godard, Op. cit., p. 9 sq.
[5]
)
A la suite de la bataille deTertry.
[6]
)
J. Godard, Op. cit., p. 12, 15 et nte
12.
[7]
)
J. Godard, Op. cit., p. 22-23.
[8]
)
J. Godard, Op. cit., p. 34-57.
A l’époque où
se déroule la vie de St Ansbert, l’abbaye de Saint Wandrille
possédait des droits dans le village de Chaussy.
[9]
)
J. Godard, Op. cit., p. 25-33, 58-91.
[10]
)
« Théonyme » : nom propre formé à partir de celui
porté par une divinité.
[11] ) Félix Gaffiot, Dictionnaire Illustré Latin-Français, (éd. Librairie Hachette), Paris, 1934, p. 339. H. Bornecque & F. Cauët, Le Dictionnaire Latin-Français du Baccalauréat, (éd. Libr. Classique Eugène Belin), Paris, 1963, p. 79. Jean Bouffartigue & Anne-Marie Delrieu, Etymologies du français, Les racines latines, (éd. Belin), Paris, 1996, p. 203-204, s.v. : « Jardin ».
[12]
)
Ce mot bas-latin est lui-même généré, par fausse étymologie, par le
mot du latin classique « curia », le lieu de réunion.
Albert Dauzat, Jean Dubois & Henri Mitterand , Nouveau
dictionnaire étymologique et historique, (éd. Références Larousse),
Paris, 1988, p. 206.
[13]
)
L. Quicherat,
Dictionnaire Français-Latin, (éd. Libr. Hachette), Paris, 1877, p.
356. Marcel Lachiver, Paul Rivière & Roland Vasseur, Le Vexin
français à travers les âges, (éd. Centre d’Animation
Pédagogique et d’Audio-Visuel de la Région de Pontoise),
Pontoise, 1979, p. 13.
[14]
)
Marcel Lachiver, Paul
Rivière & Roland Vasseur, Le Vexin français à travers les âges,
(éd. C.A.P.A.V.R.P.), Pontoise, 1979, p.
13.
[15]
)
Albert Dauzat, Jean
Dubois & Henri Mitterand , Nouveau dictionnaire étymologique et
historique, (éd. Références Larousse), Paris, 1988, p. 206. A.-J.
Grreimas, Dictionnaire de l’ancien français jusqu’au
milieu du XIVe siècle, (éd. Références Larousse), Paris, 1989, p.
144.
[16]
)
Voir ntes 2
et 4. Cf. : « Tenir cort » = « tenir
conseil ».
[17]
)
Ce ne sera qu’au
XVe siècle que notre mot « cour », ainsi
écrit, sera fixé. Albert Dauzat, Les noms de famille de France,
(éd. Libr. Guénégaud), Paris, 1988, p. 154. . Albert Dauzat, Jean
Dubois & Henri Mitterand , Nouveau dictionnaire étymologique et
historique, (éd. Références Larousse), Paris, 1988, p.
206.
[18]
)
Voir, par exemple, le
nom propre : « Anc-é-ric » = « Ans le
puissant », avec, ici, le « é » vocalique intercalé
pour faciliter la prononciation du locuteur. Pour Dominique
FOURNIER, Noms de Famille de Normandie, (éd. OREP), Cully, 2008, p.
25-26. Ce dieu « Ans » serait lui-même la déformation
linguistique germanique d’un des dieux Ases de la mythologie
scandinaves. Peut-être une divinité attachée à la
fécondité/fertilité ? Quoi qu’il en soit, Ans faisait
partie de la grande famille divine nordique dont Odin, Thor et
Freyr sont les plus importants et les plus connus. Il faisait
partie, dans ce contexte, « des divinités aristocratiques et
guerrières régnant sur le monde ». Robert-Jacques Thibaud,
Dictionnaire de mythologie et de symbolique nordique et germanique,
(éd. Derry – Coll. Poche), Paris, 2009, p.
33.
[19]
)
Les anthroponymes
français formés sur le nom de cette divinité sont nombreux ;
en voici quelques uns : Ancel/Anshelm/Anserme = Ans-helm = le
casque d’Ans ; Anger/s/Angier = Ans-gari = la lance de
Ans ; Angot /Ansgot = Ans-gaut = Ans le Goth ;
Anquetil = Ans-ketill = le chaudron de Ans ; Ansard = Ans-hard
= Ans est fort ; Ansbert = Ans-berht = Ans le brillant. Albert
Daurat, Noms et prénoms de France, (éd. Références Larousse),
Paris, 1987, p. 10. Marie-Thérèse Morlet, Dictionnaire étymologique
des Noms de famille, (éd. Perrin), Paris, 1997, p. 43. Dominique
FOURNIER, Noms de Famille de Normandie, (éd. OREP), Cully, 2008, p.
25-26.
[20]
)
L’être humain, quand il s’agit de parler, choisit
toujours le plus facile ; il est, dans ceci, toujours
« le partisan du moindre effort ». Voir nte 7
ci-dessus.
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